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Sources documentaires :
Thèses soutenues à l'Université Lumière
Lyon2
http://www.univ-lyon2.fr/Theses/jsegal/html/part1/part1chap2.html
© Université Lumière Lyon2
Machines logiques et logique des machines : A. Turing et C. Shannon
(1936-1938)
Avec la parution en 1921 du Tractatus
logico-philosophicus de L. Wittgenstein, suivi peu après de l’essor du
cercle de Vienne et plus largement encore du néo-positivisme, la logique se
retrouve à nouveau au centre de différents systèmes philosophiques, comme
elle avait pu l’être au temps de la logique scolastique. Il s’agit cette
fois d’une logique dite ‘mathématique’, dont G. Frege (1848-1925, en
1879) puis B. Russell (1872-1970, en 1903), entre autres, ont établi les
fondements et le mérite de Shannon sera de montrer comment les travaux de
Georges Boole (1815-1864), au centre des liens qui unissent la logique et
l’algèbre peuvent être appliqués dans des domaines a priori très
techniques (cf. p. ).
Le problème de Hilbert relatif à la
consistance de l’arithmétique (problème numéro deux dans la liste qu’il
fournit au congrès de Paris en 1900), lance de nombreuses recherches sur la
question de la ‘décidabilité’, ‘ Entscheidungsproblem’.[6]
C’est K. Gödel (1906-1978), un des participants occasionnels du cercle de
Vienne, qui dans une publication devenue célèbre, en 1931, montre que toute
théorie axiomatisable est incomplète, établissant ainsi l’indécidabilité
de la théorie des nombres. [7]
Sa publication se réfère explicitement aux Principia Mathematica (1910-1913)
de Russell et Whitehead dont il montre les limites. Les deux théorèmes de sa
publication, connus sous le nom de théorèmes d’incomplétude, marquent le
début d’une série de résultats limitatifs établis dans la première
moitié des années 30, portant sur différents systèmes hypothético-déductifs.
Les machines d’Alan Turing : théorie et pratique
C’est dans ce contexte que le jeune
mathématicien Alan Mathison Turing (1912-1954) introduit une nouvelle notion,
celle de calculabilité, définie en référence à une machine qu’il décrit
dans sa publication de 1936 intitulée « Sur les nombres
calculables, application à l’Entscheidungsproblem ». [9]
Cette machine est purement conceptuelle,
dans la lignée d’une séries d’expériences de pensée conçues entre le
XV e
et le XX e
siècles et décrites comme des ‘machines de papier’ par B. Dotzler. [10]
Alors qu’une machine de Turing & correspond à ce qu’on
appellerait aujourd’hui un ‘programme’, Turing évoque l’idée d’une
« machine universelle » qui pourrait remplacer toutes ces
machines, à condition qu’on dispose d’une traduction correspondante des
codes associés. L’équivalent de la machine universelle serait alors un
ordinateur sur lequel on peut faire tourner différents programmes et on conçoit
a posteriori le rôle crucial qu’ont pu jouer ces deux instruments de
pensée pour l’algorithmique naissante. [11]
En outre, avec la description de sa
machine universelle, Turing opère un pas important dans la convergence d’études
sur le fonctionnement des machines et de la pensée humaine, ce bien avant la
synthèse proposée par Wiener avec la cybernétique. C’est également dans
ce sens que l’on peut considérer ses travaux sur la calculabilité, au
regard des propositions démontrées au même moment, en 1936 par le logicien
A. Church (1903-1995). Alors que Church avait montré, comme l’explique
Ifrah, que les fonctions récursives, expressions mathématiques des
algorithmes, s’assimilaient à la formalisation mathématique de la notion
de ‘fonction calculable’, Turing faisait lui en définitive l’hypothèse
que ce qui était calculable l’était aussi par une machine du type qu’il
décrivait, même s’il ne faisait pas référence à des machines concrètes.
Mosconi montre comment, avec Turing, l’adjectif ‘mécanique’ ne suppose
plus l’idée d’une tâche servile mais se rattache bien à une notion mathématique
puisque la calculabilité se caractérise par le fait qu’un processus ‘mécanique’
peut effectuer le calcul en un temps fini. Un tel processus ne nécessite
aucune intervention externe. [12]
Au moment de la parution de leurs
articles, en 1936 et 1937, Turing travaille d’ailleurs avec Church aux
Etats-Unis dans le département de mathématiques de l’université de
Princeton. Il y rencontre également von Neumann qu’il connaissait depuis le
séjour de ce dernier à Cambridge en avril 1935. [13]
Sur les recommandations de celui-ci, le jeune mathématicien britannique passe
encore l’année universitaire 1937/1938 dans cette université, non loin de
l’ Institute of Advanced Studies (I.A.S.) où était Gödel quatre
ans auparavant, ce dernier quittant du reste définitivement son poste de Privatdozent
à Vienne et sa Moravie natale pour Princeton en 1938.
Durant l’été 1937, Turing construit
une machine permettant de multiplier des nombres binaires à l’aide de
relais &, appareil qu’il met au point lui-même dans
l’atelier du département de physique de l’université de Princeton auquel
il avait accès par un collègue : le physicien canadien Malcolm MacPhail.
[14]
Hodges relate dans son livre comment le frère de MacPhail, Donald, élève-ingénieur
en construction mécanique qui se trouvait être issu de la même université
que celle de Turing, le King’s College de Cambridge, avait été
enthousiasmé par la description qui lui avait été faite de la machine réalisée
par Turing.
Turing soutient sa thèse sous la
direction de Church durant l’été 1938, ce même été pendant lequel il
refuse un poste à l’I.A.S. que von Neumann lui proposait, préférant être
dans son pays à l’approche de la guerre. Une fois de retour à Cambridge, où
il a ramené son multiplicateur électrique binaire, il entreprend l’exécution
d’un projet de Donald MacPhail concernant la réalisation d’une nouvelle
machine selon le même principe électromécanique que pour celle réalisée
à Princeton. Turing avait probablement en vue la réalisation d’appareils
destinés à la cryptologie puisqu’il avait été consulté par son
gouvernement dans ce domaine dès son arrivée. L’entrée en guerre de la
Grande-Bretagne, le 3 septembre 1939, empêchera Turing de poursuivre ce
projet. [15]
Un autre ‘mathématicien-ingénieur’ : C.E. Shannon
Revenons sur cet appareil réalisé par
Turing aux Etats-Unis. Dans sa publication de 1936, Turing utilisait déjà la
numérotation binaire. Sa machine était basée sur la multiplication binaire
élémentaire (1^1 = 1, les trois autres multiplications donnant 0) qui représente
le ‘ET logique’ du calcul de propositions propre à la logique booléenne.
Turing a pu avoir aux Etats-Unis un partenaire privilégié pour discuter de
ces questions : Claude Elwood Shannon (né en 1916). Hodges rapporte que
les deux scientifiques se sont probablement rencontrés pour la première fois
aux Bell Labs , en janvier ou février 1943, à moins qu’ils ne se
soient vus en 1936/1938 durant les séjours de Turing à Princeton ou en 1942
lors d’autres séjours de Turing aux Etats-Unis. Turing était en 1942/1943
aux Etats-Unis dans le cadre de ses activités de cryptanalyste (Cf.
ci-dessous dans la section d-, p. ) et il avait alors donné à Shannon
une copie de sa publication sur la calculabilité. [16]
Par contre, on ne sait pas dans quelle mesure Shannon l’a mis au courant de
ses propres travaux. Dans l’entretien avec R. Price, en 1984, Shannon déclare tout
de même : « Nous parlions de choses comme le cerveau humain et les
calculateurs [‘ computing machines ’] ».[17]
Etudiant du Massachusetts Institute of Technology (M.I.T.), il s’était
consacré en 1936/37 à son Masters of Science portant sur une
description générale des relais et circuits de commutation par l’algèbre
de Boole.
Avant de revenir plus en détail sur ce
mémoire de maîtrise devenu légendaire, qualifié de « monumental »
ou décrit comme étant « la thèse la plus importante et la plus célèbre
de ce siècle », selon que l’on se réfère à l’expression de
Marvin Minsky, chercheur en intelligence artificielle, ou à celle d’Howard
Gardner, spécialiste des sciences cognitives, revenons un instant sur le
personnage principal de notre étude, Claude E. Shannon. [18]
Que sait-on précisément de la vie de
Shannon ? En dehors de deux notices biographiques et deux entretiens, la
thèse de Hagemeyer nous apporte encore quelques renseignements mais on est
encore loin de disposer d’autant d’informations que sur les autres grands
scientifiques de son époque. [19]
Claude Shannon (né en 1916) [20]
Claude Elwood Shannon est né le 30
avril 1916 à Petoskey, dans l’Etat du Michigan, d’un père qui fut commerçant
et juge (1862-1934) et d’une mère professeur de langue et principale du lycée
de Gaylord (Michigan) où Shannon passe les seize premières années de sa
vie. Son grand-père était l’inventeur d’un modèle de machine à laver
et possédait quelques brevets correspondants à des travaux plus ou moins
saugrenus. Lorsqu’il entre à l’Université du Michigan, en 1932, le jeune
Shannon a déjà construit, entre autres, un bateau radio-commandé et un système
télégraphique pour communiquer avec un de ses amis habitant à un kilomètre,
système utilisant des fils barbelés mitoyens. Il travaillait aussi de temps
à autres pour réparer des radios et autres appareils électriques, vivant
dans l’admiration d’Edison dont il apprendra plus tard qu’ils ont des
ancêtres communs. Toute sa vie, il gardera un intérêt pour les aspects
pratiques sans oublier les réflexions théoriques, l’archétype de cette démarche
étant la théorie du jonglage (!) qu’il publie dans les années 80,
exhibant en même temps différents ‘automates jongleurs’. [21]
Ce double intérêt pratique et théorique se retrouve dans sa formation
universitaire : il est diplômé en 1936 des titres de Bachelor
of Science à la fois en mathématiques et dans les sciences de l’ingénierie
électrique ( Electrical Engineering ).
Durant les années 20 c’est aussi dans
un département d’ Electrical Engineering , mais cette fois-ci au
M.I.T., qu’un ingénieur du nom de Vannevar Bush (1890-1974) avait mis au
point un calculateur analogique mécanique qui servait à résoudre des équations
différentielles.
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